Requiem pour un hot dog ! (Lucille Bisson, invitée du Delicatessen)


Assis au fond du resto, à la même table que d’habitude, Arthur se faisait aller les jambes de gauche à droite. Les genoux ben collés les uns sur les autres, il sentait le dessous de la table frotter contre le tissu de ses culottes de toile. Il avait la tête accoté sur son bras replié et de sa main droite empilait les cure-dents pour faire une pyramide qui s’écroulait chaque trois secondes.

Arthur baragouinait une chanson, en même temps que Tex Lecor qui criait dans le haut-parleur installé au plafond du Delicatessen. Y chantait, y chantait s’tun ben gros mots. Y fredonnait plutôt des sons qui avaient un semblant d’air.

- Ta da da da, da da kekchose dans frigidaire ta da da da da da

- Ah ben ! Mon Ti-Thur, t’es d’bonne humeur aujourd’hui. Tu chante encore toé. Tu connais pas les mots. Arrête donc de nous casser les oreilles, lui lança Émilie de sa grosse voix forte qui attira le regard des 3 seuls clients de son resto.

-          Mon nom c’est Arthur, bon. Pis y é ou Marcel. Ça fait longtemps que j’ai pas vu Marcel, moé. Je veux que Marcel me fasse mon hot dog ketchup oignon.

D’’un coup sec, Émilie arrêta de laver la table à côté de celle où était installé Arthur. Son geste resta figé dans les airs. Elle ne savait pas comment réagir. Tout le monde accusait Fernande pour une niaiserie que son fils avait fait. Voir si on fait ça à sa pôvre mère. Mourir de même, c’est ben cruel, maudite marde. Personne avait pas l’air de voir que ça avait pas de maudit bon sens c’t’affaire-là. Voir si Fernande pouvait tremper dans des histoires de même. Y avait juste le gros Léo qui comprenait rien n’a rien. De yousse que le monde s’en va pensa Émilie, en reprenant sa job.

- C’est ben correct, Arthur, J’va t’en faire un hot dog, moi.

- Non, j’veux Marcel, s’tu clair. J’veux qu’Marcel me fasse mon hot dog. Tu suite, bon… J’veux mon hot dog !

Et sans crier gare, vla tu pas le grand Arthur qui se lève d’un bond pareil comme si y’était assis sw’un bâton de dynamite et qui garroche dans les airs tout c’qui lui passe sous la main : La salière, la poivrière, le t’tit bol ou Fernande entasse les sachets de sucre blanc, rose, jaune, le menu, la sauce soya, les cure-dents éparpillés s’wa table. Il vida 3 tables de même. Dans son énervement, il s’enfargea dans ganse d’la sacoche de Mme Bellefeuille qui faillit s’étouffer avec sa gorgée de café tant la saute d’humeur d’Arthur la pris par surprise.

En tentant de retrouver son équilibre, Arthur s’étala de tout son six pied 4 pouces et 3 lignes de long, la face contre le bas de l’aquarium qui valsa, sous le choc, d’en avant à en arrière et finit par reprendre sa place. Les locataires de l’aquarium, trois poissons rouges – énormes – Athos, Porthos et Aramis (Dartagnan ayant retrouvé le chemin des égouts après avoir mangé du Jell-O que Matisse, le petit-fils du Père Brulotte, lui avait donné comme dessert, le mois passé), ébranlés par ce soudain tsunami, virevoltait dans un slalom gauche droite, gauche droite, gauche droite, en se faisant aller les babines.

-          Ma grand foi du Bon Dieu, Arthur, t’es-tu devenu fou !!!! Non, c’est d’jà fait ! T’es d’jà fou. Mais, crisse, pour moi, t’es tombé swa tête pis t’es complètement capoté. As-tu vu c’te bordel.

-          J’veux Marcel, j’veux Marcel, j’veux Marcel

-          Gérard, cria Émilie en direction du cuisinier qui était resté bouche bée, appelle Mme Cassgrain, pis dis-y qu’à vienne charcher son maudit grand niaiseux qui vient encore de faire des siennes icitte. J’vas y dire, moé, qu’à’l’fasse enfarmer une bonne foi pour toute. S’t’un fou, y é malade. Un bon m’ment donné, y va finir par tuer kekun. J’vous l’dis moé, un bon jour, y va tuer kekun, s’époumona Émilie en essuyant avec une wetnap la belle blouse blanche de Mme Bellefeuille tachée de café noir.

3 commentaires:

richard tremblay a dit…

Après les scandales politiques, le syndicalisme, voilà que Delicatessen aborde le sujet délicat des désinstitutionnalisés.

C'est l'auberge espagnole des idées !

Gen a dit…

On prend tous un malin plaisir à se glisser dans le moule mis au point par François en tout cas! :)

Bravo à Lucille! :p

(Désolée du retard de commentaire : ça marche pas ici depuis quelques jours! J'arrive pas à rentrer le mautadine de mot de vérification!!! :S)

Lucille a dit…

Merci ! Comme première expérience, c'est assez cool ;o)

François, ton resto est trop cool ! Faudrait mettre au menu des plats européens... De la mamaliga, de la ciorba d'agneau, du bortsh aux arroches ou encore du ghiveciu ! Ainsi tous les phénomènes de la planète pourraient y trouver leur compte. Ciao !